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ÉDITO 10

C’était il y a dix ans. La première édition voyait le jour dans un lieu maintenant disparu, le (B)éret volatile. Quel drôle de nom, ce devait être une ancienne charcuterie. Il se trouvait au 14 de la rue Sénac de Meilhan. Aujourd’hui, la devanture est recouverte de blanc et rien ne transparaît. Mais à ce moment-là, de l’extérieur, on distinguait une pièce carrelée destinée à accueillir des expositions, le plus souvent vide. A droite et immédiatement après la porte d’entrée, il fallait descendre au sous-sol par un escalier étroit. Cette deuxième pièce était spacieuse. Un pan de mur tendu de tissu noir délimitait l’espace scénique. Un espace qui venait buter sur une imposante cheminée champêtre avec ses jambages rectilignes à peine adoucis par une courbe venant s’accrocher au linteau. Le crépi mural ajoutait une dernière touche à ce style rustique. Face à la scène, un bar construit simplement et deux alcôves. Les nappes rouges disposées sur les tables et les éclairages égayaient l’ensemble, reléguant au second plan une vague impression d’auberge abandonnée. Tout au long de l’année, il s’y donnait le plus souvent des concerts et des spectacles. La salle de projection se trouvait plus loin, après une cour à laquelle on accédait par une porte placée près de la cheminée. Dans la cour, un platane ombrageux et bruissant les jours de vent. On la traversait pour se trouver face à une baie vitrée découvrant un cube blanc, des chaises alignées, un écran et la plupart du temps un projecteur 16mm. Non seulement, la première édition s’est déroulée à cet endroit mais pendant six ans, Grains de Lumière y fit agir la magie du cinéma : Brakhage, Mekas, Anger, Len Lye, Snow, Deren, Mac Laren, Richter, Fishinger, Eizykman, Lowder, Kubelka, Iimura, Dulac, Smith, Beauvais, Hammer, Genêt… Ces séances sont la genèse d’Images Contre Nature. De là, nous avons voulu connaître et faire connaître d’autres films. Nous avons fait un festival sans savoir ce qui nous attendait : des ruptures dramatiques, ce qui est normal, et des rencontres d’une rare intensité aussi extraordinaire que celle que nous avons eu, un jour, avec Pierre Clémenti. Nous l’avons rencontré avant d’avoir vu ses films, lors d’une de ses escapades à Marseille peu avant sa mort. Au cours d’un repas chez une amie commune, il lut un texte apocalyptique à la lueur des chandelles, au même rythme que sa voix-off sur « A l’ombre de la canaille bleue ». Magnifique. Et il cracha son dentier dans le plat de volaille farcie que nous venions de déguster. Quel rire !
H.B.